Bien-vivre·Article 2 sur 4
107 677 centenaires au Japon, 37 000 en France : l'Insee en projette 160 000 pour 2070
Le Japon franchit la barre des 100 000 centenaires. La France en recense 37 000. Ces chiffres disent moins ce que nous sommes que ce que nos enfants seront.
MARDI 15 SEPTEMBRE 2026·Par Fabrice Crozier
Le Japon a publié son comptage annuel des centenaires au 1er septembre : 107 677 personnes ayant atteint ou dépassé cent ans, pour la première fois au-dessus de la barre symbolique des cent mille depuis que le ministère de la Santé, du Travail et des Affaires sociales a commencé cet exercice en 1963. La France, avec une population deux fois moins nombreuse, en recense environ 37 000. Deux chiffres qui frappent — et qui pourtant ne sont pas les plus révélateurs. Celui qui mérite qu'on s'y arrête, c'est 160 000 : le nombre de centenaires que l'Insee projette pour la France en 2070.
Ce que le Japon a construit en soixante ans
En 1963, le Japon comptait 153 centenaires. Soixante ans plus tard, ils sont sept cents fois plus nombreux. La progression n'est pas linéaire : elle s'est accélérée dans les années 1980 avec la montée en puissance des générations nées après la Première Guerre mondiale, puis à nouveau dans les années 2000 avec l'arrivée aux grands âges des cohortes de l'immédiat après-guerre.
Les femmes représentent environ 88 % de ces centenaires japonais — une proportion stable depuis des décennies, qui reflète à la fois des différences biologiques bien documentées et des trajectoires de vie distinctes : moindre exposition au tabac, aux accidents du travail, aux guerres pour les générations concernées. Le Japon détient par ailleurs le record mondial d'espérance de vie féminine, autour de 87 ans, et concentre une part disproportionnée des supercentenaires — ceux qui ont franchi les 110 ans.
Ce résultat n'est pas tombé du ciel. Il est le produit d'une politique de santé publique engagée dès les années 1960, d'une alimentation traditionnelle dont les vertus cardiovasculaires ont été abondamment étudiées, et d'une organisation sociale — notamment dans les îles Okinawa, longtemps présentées comme un laboratoire de la longévité — qui maintient les individus dans des réseaux de sens et d'appartenance jusqu'à un âge avancé. Les chercheurs parlent d'ikigai, cette raison d'être quotidienne, et de moai, ces cercles d'entraide informels. Deux notions intraduisibles, mais dont les effets sur la santé ont été mesurés.
La France, un retard de méthode autant que de longévité
37 000 centenaires en France, contre 107 677 au Japon pour une population deux fois plus grande : le ratio est comparable. La France n'est pas en retard sur la longévité — elle figure parmi les pays européens où l'espérance de vie à la naissance reste élevée, autour de 85 ans pour les femmes et 79 ans pour les hommes selon les dernières données de l'Insee.
Ce qui diffère, c'est la visibilité statistique. Le Japon publie chaque année, à date fixe, un décompte précis assorti d'une analyse démographique. La France produit des estimations à partir des fichiers de l'état civil et des données de la Caisse nationale d'assurance vieillesse, mais sans cérémonie annuelle équivalente. Les centenaires japonais reçoivent une coupe en argent du Premier ministre — un rituel institué en 1963 qui est aussi, accessoirement, un outil de recensement.
La progression française suit néanmoins la même courbe. Dans les années 1950, on comptait quelques centaines de centenaires sur le territoire. Le cap des 10 000 a été franchi dans les années 1990, celui des 20 000 au début des années 2010. La dynamique est claire : chaque décennie, le nombre double ou presque.
2070 : l'année des cent ans de la génération 1970
C'est là que le chiffre de l'Insee prend sa vraie dimension. 160 000 centenaires projetés pour 2070 — soit plus de quatre fois le chiffre actuel. Cette projection repose sur des hypothèses de mortalité aux grands âges qui ont été régulièrement révisées à la baisse depuis trente ans : les démographes ont systématiquement sous-estimé la vitesse à laquelle la mortalité après 85 ans reculait.
La génération née en 1970 aura cent ans en 2070. Elle a grandi avec la médecine moderne, les antibiotiques généralisés, la chirurgie cardiovasculaire, les statines. Elle a bénéficié de conditions de travail globalement moins destructrices que celles de ses parents. Elle vieillit avec un accès à l'imagerie médicale précoce, aux thérapies ciblées, aux outils numériques de suivi de santé. Si les tendances actuelles se maintiennent — et les démographes sont prudents, mais pas pessimistes —, une fraction significative de cette génération atteindra effectivement le siècle.
Ce n'est pas une promesse. C'est une probabilité qui se dessine dans les données, et qui pose des questions concrètes : à quoi ressemblera une société où les centenaires sont aussi nombreux que les habitants de Bordeaux aujourd'hui ? Comment les systèmes de retraite, de soin, de logement absorberont-ils ce basculement ? Le Japon, qui vit déjà dans ce futur avec dix ans d'avance, offre des réponses partielles — et quelques mises en garde. La longévité sans lien social reste une statistique froide.
Le chiffre qui vous concerne n'est ni 107 677 ni 37 000. C'est celui de 2070.
Source : Senioractu.com.
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