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Famille·Article 3 sur 4

Balladur avait promis à Chirac de ne pas y aller : l'ancien Premier ministre est mort à 97 ans, sans effacer ce 23 avril 1995 où vous aviez voté

Il avait tenu la France pendant deux ans de cohabitation, réformé sans fracas, et semblait avoir conclu un pacte d'honneur avec Jacques Chirac. Puis vint 1995, et tout le reste.

MARDI 1 SEPTEMBRE 2026·Par Fabrice Crozier

Une liasse de bulletins de vote froissés, jaunes par le temps, posée sur un bureau en bois sombre, éclairée par la lumière oblique d'une fin d'après-midi.
Illustration générée par notre rédaction.

Édouard Balladur est mort lundi 31 mars à Paris, à 97 ans. Sa famille l'a annoncé à l'AFP en début de soirée. Il laisse derrière lui une carrière d'État considérable — et une trahison politique que la droite française a mis une décennie à digérer. Les deux sont indissociables. C'est ainsi que l'histoire retient les hommes : non pas seulement pour ce qu'ils ont accompli, mais pour le moment où ils ont choisi autrement.

Le pacte et sa rupture

L'accord était simple, presque chevaleresque. Balladur ne se présenterait pas à la présidentielle de 1995. Jacques Chirac, son ami de trente ans, aurait le champ libre à droite. En échange, Balladur gouvernerait — nommé Premier ministre en mars 1993 après la déroute socialiste aux législatives, il dirigeait la cohabitation avec une autorité tranquille que peu lui avaient prédite.

Pendant deux ans, les sondages le portèrent. Sa cote de popularité atteignit des niveaux que peu de Premiers ministres avaient connus. La presse parla d'un "état de grâce" permanent. Son calme, sa diction posée, sa façon de tenir les dossiers sans s'agiter — tout cela séduisait une France fatiguée des éclats. Et peu à peu, dans son entourage, la question changea de nature : pourquoi laisser passer une telle occasion ?

En janvier 1994, Balladur annonça sa candidature. Chirac apprit la nouvelle comme tout le monde, ou presque. Le pacte était rompu. Ce qui avait été une amitié de trois décennies — ils s'étaient rencontrés dans les cabinets pompidoliens, avaient traversé ensemble les années Giscard, les défaites, les reconstructions — ne s'en remit jamais vraiment.

Le 23 avril 1995

Au premier tour de l'élection présidentielle, Chirac arriva en tête avec un peu plus de 20 % des voix. Balladur fut troisième, derrière Lionel Jospin, avec environ 18,5 %. C'était une défaite cinglante pour celui qui avait dominé les intentions de vote pendant si longtemps. La campagne avait révélé ses limites : un homme de dossiers, pas de tribunes ; un gestionnaire, pas un rassembleur.

Chirac l'emporta au second tour face à Jospin. Mais la fracture à droite était béante. Une partie des chiraquiens ne pardonna pas. Une partie des balladuriens — Nicolas Sarkozy, Charles Pasqua, parmi d'autres — dut négocier son retour dans le camp vainqueur. Ces lignes de faille continuèrent de structurer la droite française pendant des années, jusqu'aux recompositions des années 2000 et au-delà.

Ce qu'il avait construit avant

Réduire Balladur à cette séquence serait injuste, même si elle est inoubliable. Né en 1929 à Smyrne — l'actuelle Izmir — dans une famille d'origine arménienne, il fit ses classes à Sciences Po et à l'ENA, entra dans les cabinets ministériels sous Pompidou, devint secrétaire général de l'Élysée. C'est lui qui négocia les accords de Grenelle en mai 1968 — une nuit de tractations dont il ressortit avec la réputation d'un homme capable de tenir sous pression.

Ministre de l'Économie et des Finances de 1986 à 1988 sous Chirac Premier ministre, il conduisit la première grande vague de privatisations françaises : Saint-Gobain, Paribas, la Société Générale, TF1. La méthode était libérale, assumée, cohérente. Il croyait à l'État fort et au marché ouvert — une combinaison qui n'était pas si courante à droite à l'époque.

Sa cohabitation de 1993 à 1995 fut marquée par plusieurs réformes structurelles : la réforme du service militaire amorcée, celle des retraites du secteur privé — le fameux "plan Balladur" de 1993, qui allongea la durée de cotisation et indexa les pensions sur les prix plutôt que sur les salaires, posant les bases de débats qui ne sont toujours pas clos.

Une retraite sans effacement

Après 1995, Balladur ne disparut pas. Il resta député de Paris jusqu'en 2007, publia plusieurs livres, présida en 2007-2008 un comité de réflexion sur la modernisation des institutions — le "comité Balladur" — dont plusieurs propositions furent intégrées à la révision constitutionnelle de 2008. Il continua d'écrire, de donner des entretiens, avec cette même voix égale qui avait été sa marque.

Il ne se réconcilia jamais vraiment avec Chirac, mort en 2019. Les deux hommes échangèrent des politesses publiques, mais ceux qui les connurent témoignèrent d'un froid durable. Certaines ruptures ne se réparent pas — elles se gèrent, au mieux.

Il avait 97 ans. C'est un âge auquel on a vu beaucoup de choses se défaire et se reconstruire. Il avait vu la France de la Libération, les Trente Glorieuses, les chocs pétroliers, la construction européenne, l'effondrement du bloc soviétique, la mondialisation et ses retours de flamme. Il avait gouverné. Il avait trahi, selon certains. Il avait choisi, selon lui. La distinction importe moins que le fait : il avait été là, au centre de l'histoire politique française, pendant un demi-siècle.

Source : Senioractu.com.

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