Finances·Article 1 sur 4
Euro numérique : la BCE recrute 36 banques, mais 68 % des Français ignorent de quoi il s'agit
La BCE vient de sélectionner 36 prestataires pour tester l'euro numérique dès septembre 2027. Un projet qui remodèle en profondeur la souveraineté monétaire européenne — et que la plupart des citoyens ne connaissent pas encore.
MERCREDI 15 JUILLET 2026·Par Fabrice Crozier
Il y a des révolutions qui arrivent sans bruit. L'euro numérique n'a pas encore de date officielle de lancement, mais il a désormais une liste de partenaires, un calendrier de test et une ambition clairement énoncée : devenir, d'ici la fin de la décennie, une forme légale de monnaie de banque centrale accessible à chaque citoyen européen. Selon un sondage récent, 68 % des Français n'ont jamais entendu parler de ce projet. Ce chiffre n'est pas une anomalie — c'est un symptôme.
Ce que la BCE a décidé, concrètement
Mardi, la Banque centrale européenne a annoncé la sélection de 36 prestataires de services de paiement, retenus parmi plus de cinquante candidats. Ces établissements — banques, fintechs, opérateurs de paiement — participeront à un pilote de douze mois prévu à partir de septembre 2027. L'objectif : tester l'infrastructure technique, les interfaces utilisateurs et les mécanismes de distribution de ce qui serait, en cas de lancement effectif, une monnaie numérique de banque centrale, ou MNBC dans le jargon des économistes.
Une MNBC n'est pas une cryptomonnaie. Elle n'est pas non plus un simple virement bancaire. C'est une créance directe sur la banque centrale — l'équivalent d'un billet, mais sous forme numérique. Là où un dépôt bancaire classique représente une créance sur votre banque commerciale (avec le risque théorique que cela implique), l'euro numérique serait garanti par la BCE elle-même. La distinction est juridiquement et financièrement significative.
Si le pilote se déroule sans accroc, un lancement à destination du grand public est envisagé pour 2029. Le Parlement européen et le Conseil de l'Union européenne doivent encore adopter le règlement qui en fixerait les contours — un texte en cours de négociation depuis 2023.
Pourquoi ce projet existe
La BCE ne cache pas ses motivations. L'Europe paie aujourd'hui une partie de ses transactions en euros via des infrastructures qui ne sont pas européennes. Visa, Mastercard, et demain potentiellement les systèmes de paiement adossés aux grandes plateformes technologiques américaines ou chinoises : la dépendance est réelle, mesurable, et perçue à Francfort comme un risque stratégique.
L'euro numérique est aussi une réponse à la montée des cryptomonnaies privées. Lorsque Facebook — devenu Meta — a annoncé en 2019 son projet de monnaie numérique mondiale, baptisé Libra puis Diem, les banques centrales du monde entier ont accéléré leurs propres travaux. Le projet de Meta a finalement été abandonné, mais l'avertissement est resté. Une monnaie privée à l'échelle continentale, hors de tout contrôle public, représente un défi à la souveraineté monétaire que les institutions ne sont pas prêtes à laisser passer.
La Chine, de son côté, a déjà déployé son yuan numérique à grande échelle sur son territoire. Les États-Unis avancent plus prudemment, mais le débat y est vif. L'Europe, qui se veut puissance normative, ne peut pas rester spectatrice.
Ce que cela changerait — ou pas — pour vous
La BCE a pris soin de préciser plusieurs points pour dissiper les craintes les plus répandues. L'euro numérique ne remplacerait pas les espèces : les billets continueraient d'exister et d'avoir cours légal. Il ne serait pas non plus obligatoire : chacun resterait libre de payer comme il l'entend.
La question de la vie privée est la plus sensible. Une monnaie numérique de banque centrale pourrait, en théorie, permettre une traçabilité totale des transactions. La BCE affirme travailler sur des mécanismes garantissant un niveau de confidentialité comparable à celui des espèces pour les petits paiements. Les détails techniques de cette promesse restent à préciser dans le règlement européen.
Sur le plan pratique, l'euro numérique serait accessible via une application ou un portefeuille électronique, distribué par les banques et les prestataires de paiement retenus — d'où l'importance du pilote annoncé. Un plafond de détention individuelle est évoqué, de l'ordre de trois mille euros, pour éviter que les citoyens ne retirent massivement leurs dépôts des banques commerciales en cas de crise financière. Ce plafond n'est pas encore gravé dans le marbre.
Le déficit d'information, un vrai problème
Que 68 % des Français ignorent l'existence de ce projet à moins de quatre ans d'un lancement possible dit quelque chose sur la manière dont les grandes décisions monétaires se construisent — loin des débats publics, dans des enceintes techniques dont le langage reste opaque pour la plupart des citoyens.
Ce n'est pas une critique de la BCE, dont le mandat n'est pas pédagogique. C'est un constat sur la démocratie monétaire. Une monnaie est un contrat social. Modifier sa forme sans que les citoyens en comprennent les enjeux, c'est risquer que l'adoption, le jour venu, bute sur la méfiance plutôt que sur des objections raisonnées.
L'euro numérique ne sera utile que si les Européens lui font confiance — et la confiance se construit avant le lancement, pas après.
Le pilote de 2027 sera aussi, qu'on le veuille ou non, un test de communication autant que de technologie.
Source : Senioractu.com.
Article original : Lire la suite sur senioractu.com ↗