Adieu Visa et Mastercard ? Wero s'allie à quatre réseaux pour 130 millions d'utilisateurs, ce que ce moyen de paiement change pour votre carte bancaire
Wero, le portefeuille de paiement mobile lancé par un consortium de banques européennes, vient de s'allier à quatre réseaux pour atteindre 130 millions d'utilisateurs potentiels. Une ambition réelle — mais qui ne sonne pas encore le glas de Visa et Mastercard.
LUNDI 2 NOVEMBRE 2026·Par Fabrice Crozier
Les titres ont été tranchants, comme souvent quand il s'agit de technologie financière : Visa et Mastercard seraient sur le point de disparaître de la vie de 130 millions d'Européens, remplacés par Wero et ses nouveaux partenaires. La réalité est plus nuancée — et plus intéressante.
Ce qu'est Wero, et ce qu'il n'est pas encore
Wero est une solution de paiement mobile lancée en 2024 par l'EPI — European Payments Initiative —, un consortium réunissant une vingtaine de banques françaises, allemandes, belges et néerlandaises, dont BNP Paribas, Société Générale, Crédit Agricole, ING ou Deutsche Bank. L'ambition déclarée : créer un équivalent européen à PayPal ou aux wallets américains, ancré dans les infrastructures bancaires du continent et affranchi des réseaux de cartes américains.
Dans les faits, Wero fonctionne aujourd'hui principalement comme un outil de virement instantané entre particuliers — ce que les Français connaissaient déjà sous une forme proche avec Lyf Pay ou Paylib, deux services qu'il a absorbés. On envoie de l'argent à un contact via son numéro de téléphone, sans IBAN, sans délai. Pratique pour rembourser un dîner ou partager des frais de vacances. Insuffisant, pour l'heure, pour remplacer une carte dans un supermarché ou chez un commerçant en ligne.
L'alliance annoncée avec quatre réseaux de paiement — dont les détails précis restent à confirmer dans leur déploiement effectif — vise précisément à franchir ce seuil : passer du virement entre pairs au paiement chez les commerçants, en ligne comme en magasin. C'est là que se joue la vraie bataille.
Pourquoi 130 millions, et pourquoi ce chiffre mérite d'être pesé
Le chiffre de 130 millions d'utilisateurs potentiels agrège les bases clients des banques partenaires à travers plusieurs pays européens. C'est un plafond théorique, pas un usage réel. Le nombre de personnes ayant activement activé Wero sur leur application bancaire est sensiblement inférieur — les chiffres publics disponibles à mi-2024 évoquaient quelques millions d'utilisateurs actifs en France, en Allemagne et en Belgique réunis.
Ce décalage entre base adressable et adoption effective est le problème structurel de tous les nouveaux moyens de paiement. La carte bancaire a mis des décennies à s'imposer. Le virement instantané, pourtant gratuit et disponible depuis 2018 en Europe, reste sous-utilisé faute d'habitude. Wero devra convaincre à la fois les consommateurs de changer de réflexe et les commerçants d'installer les terminaux ou les modules de paiement compatibles. Ces deux dynamiques se conditionnent mutuellement — c'est l'œuf et la poule classique de tout écosystème de paiement.
Ce que cela change — ou non — pour votre carte
Rien d'immédiat. Visa et Mastercard restent les réseaux sur lesquels s'appuient la quasi-totalité des cartes bancaires françaises pour les paiements chez les commerçants, en France comme à l'étranger. Cette infrastructure ne disparaît pas du jour au lendemain : elle est gravée dans les terminaux de paiement, les habitudes des caissiers, les systèmes de facturation des e-commerçants.
À moyen terme, deux évolutions méritent attention. D'abord, certaines banques pourraient proposer des cartes adossées au réseau Wero plutôt qu'à Visa ou Mastercard — ce qui, pour le titulaire, changerait peu de chose en apparence, mais réduirait la dépendance aux commissions versées aux réseaux américains. Ensuite, les paiements entre particuliers pourraient migrer massivement vers Wero, au détriment des virements classiques et des espèces.
Un point mérite cependant vigilance. Le virement instantané — sur lequel Wero repose — est irrévocable. Contrairement à un paiement par carte, qui offre des mécanismes de contestation et de remboursement en cas de fraude ou d'erreur, un virement parti ne revient pas. Les arnaques au faux RIB ou au faux proche dans le besoin exploitent précisément cette irréversibilité. Plus le paiement est rapide, plus la fenêtre pour détecter une manipulation se referme vite. C'est le revers d'une fluidité que l'on présente volontiers comme un progrès sans condition.
Une souveraineté monétaire, enfin ?
Derrière l'annonce technique se profile un enjeu politique que l'Europe peine à formuler clairement depuis vingt ans. Chaque paiement par carte en euros transite par des infrastructures américaines et génère des commissions captées hors du continent. L'EPI et Wero sont la réponse institutionnelle à cette dépendance — tardive, laborieuse, mais réelle.
Les précédents ne sont pas encourageants : le projet Monnet, lancé en 2010 par un consortium similaire, avait été abandonné faute de consensus. L'EPI lui-même a perdu en route plusieurs banques espagnoles et italiennes qui avaient initialement rejoint l'initiative. Ce qui reste est un noyau franco-germano-belgo-néerlandais solide, mais encore loin d'une infrastructure paneuropéenne.
Pour qui utilise sa carte sans y penser — et c'est la majorité d'entre nous —, la transition, si elle advient, sera probablement invisible. L'application bancaire proposera un nouveau bouton, le terminal affichera un nouveau logo. L'essentiel se jouera dans les coulisses, entre banques, réseaux et régulateurs. Ce qui change, en revanche, c'est que l'Europe se dote enfin d'un outil pour peser dans cette négociation.
Source : SeniorActu.
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