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Canicule : Lecornu conteste 10 000 morts, mais son compteur ne capte que 25% des décès à domicile
Quand le Premier ministre et les écologistes s'affrontent sur les morts de la canicule, ils parlent en réalité de deux systèmes de comptage différents — et l'un d'eux ignore les trois quarts des décès survenus à domicile.
JEUDI 2 JUILLET 2026·Par Fabrice Crozier
Deux chiffres, une même canicule, et une dispute parlementaire qui aurait pu rester rhétorique — si elle ne révélait pas une faille de méthode vieille de plus de vingt ans. Le 30 juin, Sandrine Rousseau avance "probablement 10 000 morts" sur Sud Radio. Sébastien Lecornu lui répond depuis le perchoir de l'Assemblée nationale avec le chiffre officiel : 1 300. L'écart est si grand qu'il semble absurde. Il ne l'est pas.
Deux compteurs, deux réalités
Le chiffre gouvernemental repose sur le système de surveillance épidémiologique en temps réel : Santé publique France agrège les remontées des hôpitaux, des services d'urgence, des EHPAD et des certificats de décès transmis rapidement. Ce dispositif a été construit après la catastrophe d'août 2003, quand la France avait découvert avec stupeur que près de 15 000 personnes étaient mortes en quinze jours sans que personne ne le sache en temps réel. Il est solide pour ce qu'il mesure.
Mais il ne mesure pas tout. Les études épidémiologiques menées après chaque épisode caniculaire — notamment celles de l'Institut national de la statistique et de l'INSEE sur les données d'état civil — montrent systématiquement un excès de mortalité bien supérieur aux alertes captées en direct. La raison est simple : le système en temps réel ne capte qu'environ un quart des décès survenus à domicile. Les trois autres quarts n'apparaissent que plus tard, dans les bilans rétrospectifs fondés sur la surmortalité — c'est-à-dire la comparaison entre le nombre de morts observé et celui attendu pour une période comparable sans chaleur extrême.
Ce n'est pas une polémique militante. C'est une limite documentée, connue des épidémiologistes, et jamais vraiment expliquée au public.
La surmortalité, seul vrai thermomètre
La méthode de la surmortalité est celle qu'utilisent tous les grands organismes de santé publique pour évaluer l'impact réel des crises sanitaires — c'est elle qui a permis de mesurer le bilan du Covid bien au-delà des seuls décès hospitaliers confirmés. Appliquée aux canicules, elle donne des résultats systématiquement plus élevés que les comptages en temps réel.
Pour l'été 2003, le chiffre officiel avait d'abord été de quelques milliers. La surmortalité calculée a posteriori a établi le bilan à environ 15 000 morts en France. Pour les épisodes suivants — 2019, 2022 — les révisions à la hausse ont été constantes, même si moins spectaculaires grâce aux plans canicule mis en place depuis.
Le chiffre de 10 000 avancé par les écologistes pour l'été 2024 n'est donc pas fantaisiste dans sa méthode : il anticipe probablement une estimation de surmortalité. Mais il est prématuré — ces calculs prennent des semaines, parfois des mois, et nécessitent les données complètes d'état civil. Le gouvernement, lui, cite un comptage en cours, par nature partiel.
Le problème n'est pas que l'un ment et l'autre dit vrai. C'est que les deux parlent d'instruments différents sans le dire.
Ce que la dispute cache
Derrière l'échange de chiffres, il y a une question que personne ne pose franchement à la tribune : pourquoi, plus de vingt ans après 2003, le système de surveillance en temps réel capte-t-il encore si mal les morts à domicile ?
La réponse tient en partie à la structure même du signalement. Un décès à l'hôpital ou en EHPAD génère immédiatement des données administratives et médicales. Un décès à domicile dépend de la rapidité avec laquelle un médecin établit le certificat, de la façon dont il code la cause — "coup de chaleur" ou "insuffisance cardiaque" ? —, et de la transmission effective à l'agence régionale de santé. À chaque étape, des décès glissent entre les mailles.
C'est précisément pour cette raison que vivre seul, en appartement mal ventilé, sans contact régulier avec un médecin ou une famille proche, reste un facteur de risque majeur — non seulement de mourir de la chaleur, mais de mourir sans être compté. L'invisibilité statistique redouble l'invisibilité sociale.
Après le débat, le bilan
Dans quelques semaines ou quelques mois, l'INSEE et Santé publique France publieront les données d'état civil consolidées pour l'été 2024. Ce sera le moment de comparer le nombre de décès observés avec la moyenne des années précédentes aux mêmes dates. C'est ce chiffre — et non celui du 30 juin à l'Assemblée — qui dira combien la chaleur a tué.
En attendant, la dispute entre 1 300 et 10 000 aura au moins eu un mérite : rappeler que compter les morts est une décision politique autant que technique. Le choix de l'instrument détermine ce qu'on voit — et ce qu'on accepte de ne pas voir.
Source : Senioractu.com.
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