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MARDI 26 MAI 2026124
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Finances·Article 3 sur 4

Héritage : 9 000 milliards à transmettre, et ce levier des 15 ans que la plupart des parents oublient

La France s'apprête à traverser le plus grand transfert de patrimoine de son histoire récente. Neuf mille milliards d'euros vont changer de mains — et la plupart des familles laisseront le fisc prendre sa part faute d'avoir agi au bon moment.

MARDI 26 MAI 2026·Par Fabrice Crozier

Une liasse de documents notariés posée sur une table en chêne ancien, à côté d'une montre de gousset ouverte dont les aiguilles s'arrêtent sur un quart d'heure, lumière de fin d'après-midi rasant le bois.
Illustration générée par notre rédaction.

Il y a une ironie cruelle dans la transmission du patrimoine français : des millions de familles qui ont passé des décennies à épargner, à rembourser, à arbitrer, laissent ensuite l'État prélever ce qu'une planification modeste aurait évité. Non par négligence, mais par un mélange de procrastination, de pudeur autour de l'argent et d'une méconnaissance d'un mécanisme pourtant public, stable et accessible à tous : l'abattement renouvelable tous les quinze ans.

Neuf mille milliards, et une horloge qui tourne

La Fondation Jean Jaurès a mis un chiffre sur ce qui se prépare : plus de neuf mille milliards d'euros de patrimoine privé vont être transmis dans les prochaines décennies, portés par le vieillissement d'une génération qui a bénéficié à la fois de la hausse de l'immobilier et de décennies de taux d'intérêt favorables à l'épargne. C'est un phénomène sans précédent dans l'histoire économique française.

Ce transfert massif ne se fera pas dans le silence feutré des études notariales. Il se fera aussi dans les bureaux des impôts. Car en l'absence d'anticipation, les droits de succession peuvent peser lourd : entre enfants et parents, le barème progressif monte jusqu'à 45 % au-delà de 1,8 million d'euros, après un abattement de 100 000 euros par enfant et par parent. Pour un patrimoine immobilier parisien ou une résidence secondaire acquise il y a trente ans, ces seuils sont vite franchis.

Le levier des quinze ans : simple, légal, sous-utilisé

Le droit fiscal français offre pourtant un outil remarquablement efficace, que les notaires connaissent bien mais que les familles découvrent souvent trop tard. Chaque parent peut donner à chacun de ses enfants jusqu'à 100 000 euros en franchise totale d'impôt. Ce qui est moins su : cet abattement se reconstitue intégralement au bout de quinze ans. Il est donc renouvelable, à condition d'agir tôt.

Un couple avec deux enfants peut ainsi transmettre, sur une période de quinze ans, jusqu'à 400 000 euros sans qu'un seul euro de droits ne soit dû. Sur deux périodes — soit trente ans, ce qui correspond à une transmission entamée à soixante ans et bouclée à quatre-vingt-dix — le montant peut atteindre 800 000 euros, toujours hors fiscalité. Ajoutez les dons de sommes d'argent dits "présents d'usage" ou les dons familiaux exonérés pour les enfants majeurs (31 865 euros supplémentaires, également renouvelables tous les quinze ans), et l'enveloppe s'élargit encore.

La mécanique est connue des praticiens. Elle reste ignorée de la majorité des familles, qui attendent soit un événement déclencheur — une maladie, un divorce, un conflit successoral — soit que le notaire aborde le sujet lors d'une vente immobilière. Souvent, il est alors trop tard pour enclencher un second cycle de quinze ans.

Pourquoi tant de familles n'anticipent pas

Les raisons sont moins financières que psychologiques. Donner de son vivant, c'est accepter symboliquement de se dessaisir. C'est aussi ouvrir une conversation sur la mort, sur l'inégalité entre enfants, sur des situations familiales recomposées qui compliquent tout. Beaucoup préfèrent remettre à plus tard ce qui ressemble à un aveu de finitude.

Il y a aussi une crainte légitime : se démunir trop tôt. Donner 100 000 euros à quarante ans est une chose ; le faire à soixante-cinq, quand l'horizon de la dépendance commence à se dessiner, en est une autre. La donation avec réserve d'usufruit répond en partie à cette inquiétude : le parent donne la nue-propriété d'un bien, en conserve l'usage et les revenus, et réduit simultanément la base taxable au moment de la succession — puisque seule la valeur de la nue-propriété, calculée selon un barème légal lié à l'âge du donateur, aura été transmise.

C'est une technique éprouvée, utilisée depuis des générations pour les biens immobiliers. Elle suppose un acte notarié, donc un coût, mais celui-ci est sans commune mesure avec les droits de succession évités.

Ce que l'on transmet, et à qui

La question de l'héritage ne se réduit pas à une optimisation fiscale. Elle touche à ce que l'on veut laisser, à qui, et dans quel ordre. La loi française protège les héritiers réservataires — les enfants — qui ne peuvent être totalement écartés d'une succession. Mais elle laisse une quotité disponible que le testateur peut orienter librement : vers un conjoint, un proche, une association.

Le testament reste l'outil le plus souple pour exprimer ces choix. Il peut être olographe — écrit, daté et signé à la main, sans notaire — ou authentique, rédigé devant notaire avec deux témoins. Il peut être modifié à tout moment. Et pourtant, une majorité de Français n'en ont pas rédigé, laissant la loi décider à leur place d'une répartition qui ne correspond pas toujours à leurs souhaits.

Neuf mille milliards vont donc changer de mains dans les prochaines décennies. Une partie ira là où elle était destinée. Une autre alimentera le budget de l'État, non par choix, mais par défaut d'anticipation. La différence entre les deux tient souvent à une conversation avec un notaire, entamée quinze ans plus tôt qu'on ne l'avait prévu.

Source : Senioractu.com.

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