Bien-vivre·Article 4 sur 4
"Parce que c'est toi" : au Théâtre de l'Oeuvre, une comédie existentielle qui touche tout le monde
Une pièce tirée de Montaigne, deux auteurs qui n'ont pas peur du malaise, et une salle qui rit — puis se tait. "Parce que c'est toi" au Théâtre de l'Œuvre pose une question que chacun connaît sans jamais l'avoir formulée.
LUNDI 11 MAI 2026·Par Régis Mayer
Il y a des questions qu'on reporte indéfiniment. Pas par lâcheté, plutôt par précaution — la précaution de ne pas abîmer ce qui tient. "Parce que c'est toi", la nouvelle pièce jouée au Théâtre de l'Œuvre, en fait son matériau central : faut-il dire la vérité à quelqu'un qu'on aime, quand cette vérité risque de tout défaire ?
Montaigne comme point de départ
Le titre est une citation tronquée. Montaigne, dans les Essais, tente d'expliquer pourquoi il aimait La Boétie d'une amitié sans équivalent. Il cherche les mots, les raisons, les causes — et finit par abandonner : "Parce que c'était lui, parce que c'était moi." La phrase est devenue l'une des plus célèbres de la langue française. Elle dit l'inexplicable du lien, son caractère irréductible à toute logique.
David Basant et Mélanie Reumaux, coauteurs de la pièce, ont pris ce socle pour construire une histoire à trois personnages : Maude, Alex, Simon. Un triangle qui n'est pas amoureux au sens strict, ou pas seulement — plutôt un espace où se superposent tendresse, désir, loyauté et secret. La forme est celle de la comédie, avec ce que cela suppose de rythme, de répliques qui claquent, de situations qui déraillent. Mais l'inconfort s'installe vite, et il reste.
Le choix cornélien de la sincérité
La question que pose la pièce n'est pas nouvelle. Elle traverse la littérature depuis que la littérature existe : que doit-on à ceux qu'on aime — la vérité, ou la paix ? Corneille en faisait des tragédies. Les romanciers du XIXe siècle en faisaient des romans-fleuves. Le cinéma des années 1970 en faisait des films d'auteur inconfortables. Ce que le théâtre permet, lui, c'est la présence physique du dilemme : des corps sur scène, des silences qui durent, une salle qui retient son souffle parce qu'elle reconnaît quelque chose.
Ce quelque chose, c'est l'expérience des non-dits accumulés. Ceux qu'on a tus pour protéger. Ceux qu'on regrette de ne pas avoir dits. Ceux qu'on a dits trop tard, ou trop tôt, ou maladroitement. Avec l'âge — avec les années, disons — on en a davantage. On a vu des amitiés se défaire sur un mot. On a vu des couples tenir grâce au silence. On sait que la vérité n'est pas toujours libératrice, contrairement à ce que la psychologie populaire répète depuis quarante ans.
Dire la vérité à quelqu'un qu'on aime : un geste de respect ou une façon de se soulager à ses dépens ?
Une comédie qui tient ses promesses d'inconfort
Le Théâtre de l'Œuvre a une longue histoire avec les textes qui dérangent. Fondé à la fin du XIXe siècle, il fut l'un des premiers à monter Ibsen et Strindberg en France — des auteurs qui faisaient exactement cela : mettre en scène des vérités que les familles bourgeoises préféraient taire. La programmation actuelle garde quelque chose de cet esprit. On n'y vient pas pour être rassuré.
"Parce que c'est toi" s'inscrit dans cette tradition sans en faire étalage. La comédie est le cheval de Troie : on rit, on est à l'aise, on baisse la garde — et c'est précisément à ce moment que la pièce glisse la question difficile. Le procédé est classique, mais il fonctionne parce que les auteurs ne trichent pas. Ils ne donnent pas de réponse. Ils ne désignent pas un personnage comme ayant raison. Ils laissent le spectateur repartir avec le problème entier.
C'est peut-être ce qui distingue un bon spectacle d'un spectacle simplement agréable : on sort différemment de comment on est entré. Pas transformé — le mot serait trop grand. Mais légèrement décalé. Avec une phrase qui continue de tourner.
Ce que ça dit de nous
Il y a une honnêteté particulière à aller voir une pièce sur les non-dits quand on a derrière soi plusieurs décennies de relations — amicales, amoureuses, familiales. On n'est plus dans la théorie. On a des exemples précis en tête. On sait ce que coûte un silence gardé trop longtemps, et ce que coûte une vérité lâchée sans précaution.
La phrase de Montaigne, dans ce contexte, prend un relief différent. Ce n'est plus seulement une belle formule sur l'amitié idéale. C'est aussi une façon de dire que certains liens échappent à la comptabilité des torts et des mérites — qu'on reste, non pas parce qu'on a tout dit, mais parce que c'est eux, parce que c'est nous. Et que cette fidélité-là est peut-être la forme la plus exigeante d'amour.
Source : SeniorActu.
Article original : Lire la suite sur senioractu.com ↗